Critique de la série "La Bulle" (saisons I et II)

Sortie sur les plateformes de streaming en décembre 2020

 

Par Émie Dupaing

Critique de films et séries 

       La couette est peut-être de peu de noblesse mais on aura compris que ce dénominateur commun monosyllabique est le plus petit sur le marché des lots de consolation. Après les contraintes, l’aliénation et l’ignorance du siècle passé, la famille Consol trouve chouette de s’y accrocher avant la fin du miracle fabriqué, faute de sol où atterrir. Alors que lassent les rêves formatés, la « zone de confort » finit par perdre de son élasticité elle aussi. Dans la série, le petit poucet et sa sœur n'auront plus besoin de retrouver leur maison, ils y seront déjà. On les verra quand même, dès les premiers épisodes, s’opposer par leurs résolutions bisounours aux détracteurs de l’activisme à l’ère du pelotonnement intellectuel.

     Dans le clair de lune ininterrompu que propose cette sorte de purgatoire du septième art qu'est la série "La Bulle", on voit même Pierrot le grand-père-bonnet-de-nuit-de-travers, regretter que, bien avant les points satellites, les drones ou simplement les avions qui se substituent aux étoiles, on ait boudé les veillées en cercle familial, préférant la télévision. Mais pour ses petits-enfants la connexion sous la couette est une joie de l’apesanteur où le corps s’offre rien moins que des conditions amniotiques.

       Dans la première saison, la famille Consol est en orbite de la couette solaire, se tenant les côtes à rire des vicissitudes de la vie, emmêlée dans ce fourreau en tissu où l’on ne ferraille jamais que mollement et au moyen d’un coussin. Pourvu que ça continue à bouger, à se recharger, à dodeliner. Spongieuse carapace et bouclier, la couette magique transforme en autant de victoires la somme des capitulations du père Consol. Des expressions comme le désopilant « Tant va l’autruche à l’eau » sont reprises par les fans sur la toile, mais bien d’autres encore, égrenées du ton rogue de ce père expert en volte-faces. Elle et lui préfèrent certains câlins dénués de mystère aux mots d’amour difficiles à convoquer dans cet ersatz de ventre maternel.

      Opiniâtre, la famille Consol continuera presque malgré elle son pèlerinage sédentaire dans un monde où le masochisme se cote en bourse. Elle y tournera au moins le dos aux lits de fer d’un temps honni où l’on attachait les onanistes et où l’on enfermait les enfants. Aux antipodes du lit de fer, les plus anciens croient cicatriser au moyen seul de la pensée régressive d’une plume dont la virgule ferait berceau.

      On verra dans la première saison comment le confort est à même de tuer le confort. Dans la seconde, les scénaristes auront su introduire l’ingrédient qui manquait à la première. Ce fut bien entendu le dégoût du faux confort que de surcroît personne n’a demandé. Ce ver dans le fruit, ce dégoût légitime ne pouvait de toute façon faire défaut aux esprits indéfiniment. Il croîtra donc de façon exponentielle, pour devenir hantise généralisée au fur et à mesure des épisodes et des générations. Après l’obsolescence programmée, les petits calculs prévisionnels le transformant en animal piloté par des extraterrestres, face collée aux écrans de si près qu’il peut à peine se voir lui-même, chaque innocent membre de la famille Consol ne trouvera que le dégoût pour ne pas se gélifier dans la plus injuste des culpabilités. Car la colère est introuvable !

      En effet, les petits crimes de faits divers, les opérations locales à taille humaine et tirées par les cheveux comme les casses de bijouterie ou de banques, sont montrés depuis quelques décennies comme d’inopérants poils à gratter, quoique constituant toujours la matière première de cet humour cynique seul capable de donner le vague sentiment d’un recul face aux crimes à grande échelle, puisque que la colère semble neutralisée. Pour s’opposer à l’humiliation domestique, celle qui donne à voir chaque famille mijotant sous la couette, même se sachant être l’ingrédient d’une formule qui se distribue algorithmiquement mais sûrement, il ne restait plus que le dégoût.

      Au dégoût seul subsiste le goût.

      Mais l’essentiel du message de cette phénoménale analyse qu’est en soi le scénario de "La Bulle", à travers ses implacables péripéties, réside dans le rappel qu’une bulle de savon ne protège ni du vol, ni du siège, ni de la fureur du monde dont l’invasion des barbares, ces migrants dont le flot gonfle comme les inondations et les catastrophes nucléaires, se présente comme l’aiguille qui va crever l’écran.

 

      "Autan déchirer avec les dents un écran qui se déchirera tôt ou tard", avoue Paul Argol le producteur. Car ce n’est pas le cousin Kalache, toujours faisant irruption dans le ronron mortifère de la famille Consol, qui aurait pu donner des nouvelles du dehors. Sur ses épaules pesaient déjà la tâche ardue de relever le climat tiède de la série, par l’humour rafraichissant qui accompagnait ses pizzas tout juste décongelées. Parce que, même signant son passage par ce jingle récurrent entonné comme un hymne : « Sortez de votre boîte à chaussures, vous n’êtes pas si bien lotis ! », il ne se faisait pas d’illusions.

      C’est pourtant une toute petite vague, à l’origine une aspiration évoquée avec malice, qui deviendra progressivement un droit, à mesure que le moindre plaisir deviendra un droit. Pour, à la fin de sa trajectoire, devenir cette phrase qui fait honte aux assignés à résidence pour cause de chômage, qui n’auront lors des confinements hygiénistes que le choix des espaces virtuels : sexe, jeux, bavardages sur réseaux sociaux, avec comme verrou fatal la gratuité.

      Oser proférer la phrase autrefois potache « On était bien sous la couette ! » finira même, quand il n’y aura d’autre solution que la verticalité, par être un délit passible de peine pour haute trahison ou pour non-assistance à personne en danger, la non-assistance envers soi-même !

      Ce n’est pas un hasard si la dernière image est dédiée au chien Pirouette, le seul à ne pas trouver triste cette couverture déguisée en édredon drôle, sous laquelle il mange des cacahuètes en regardant des séries. Il goûtera de bout en bout avec le même enthousiasme ce style de vie où le canapé remplace la table familiale et où une nouvelle marotte consiste à vivre au sol avec lui.

      Il est sans doute le symbole de l’innocence profanée jusqu’à se derniers bastions, outrage réitéré en diagonale de la série de Paul Argol réalisateur, un point final voulu par lui comme un dernier pied de nez à ses fans et autres contempteurs, grâce auxquels il a notamment amassé un secret mais démentiel pécule, parce qu’il sait parfaitement que de toute chose, le consommateur n’aime rien mieux qu’un bon coup de pied au cul.

      Mais après tout, « On était bien sous la couette », n’était-ce pas l’exacte traduction contemporaine de l’ancien « That’s all folks » ?

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